Hôpital au bord de la crise de nerfs
Par Sandra Hébrard, lundi 3 avril 2006 à 18:14 :: Santé et protection sociale :: #31 :: rss
" A l'hôpital de Gonesse, c'est tous les jours qu'il faut faire des miracles en ce début 2003. Personne ne panique mais le problème est récurrent : manque de lits, manque de places, manque de personnel. Tandis que les soignants s'affairent autour d'un malade en réanimation, ça bouge aussi dans le box d'à côté et au téléphone ça s'inquiète ferme. On case les malades dans des services qui ne les concernent pas, faute de place ; une greffe de cornée poireaute dans le couloir, un pneumologue se retrouve à soigner des problèmes éthyliques, on fait sortir les malades plus tôt que prévu et on s'arrache les cheveux pour faire les plannings.
Tout le monde y met une bonne volonté immense, mais quand arrivent les congès, les maternités, les maladies... on bouche les trous comme on peut, on appelle les infirmières espagnoles à la rescousse, les chirurgiens opèrent 24h d'affilée... On installe un IRM mais on ne trouve pas de manipulateur... On ouvre un nouveau service et les malades déboulent alors que les travaux ne sont pas finis... Il aurait fallu anticiper 10 ans avant, la pénurie générale. Mais depuis 30 ans, les pouvoirs publics, à l'inverse, essaient de réduire le coût de la santé en supprimant des postes. A Gonesse, au moment ou débute le film, 50 lits ont été fermés... Ca n'empêche pas l'humour, les situations cocasses ne manquent pas, et on reste coi devant la disponibilité immense de ceux qui sont là, leur inlassable gentillesse... on se croirait à Rangueil !" Le film documentaire réalisé par Stéphane MERCURIO en 2003, était diffusé au Cinéma Utopia de Tournefeuille (31) suivi d'un débat avec la salle organisé par le Collectif Information Santé de Toulouse.
Le film date de trois ans, il a le mérite de montrer la difficulté pour les gens qui gèrent l'hôpital de répondre à la demande de soins sans avoir les moyens nécessaires pour assurer la qualité de l'offre et la sécurité des patients et des personnels. Dans la salle de cinéma, il y avait une majorité de professionnels qui ont témoigné de leurs difficultés quotidiennes :
- Pour un médecin hospitalier : nous sommes dans une logique de réduction des coûts alors que la société se développe, que les profits augmentent. Ceux qui pensent s'en sortir avec leur argent se trompent car les épidémies et les problèmes de santé ne s'arrêtent pas aux portes des maisons comme le nuage de Tchernobyl ne s'est pas arrêté à la frontière de la France... tout le monde est concerné.
- Une infirmière fait remarquer que ce film a trois ans, qu'à l'époque, les médecins géraient à l'année alors qu'aujourd'hui, avec la tarification à l'acte, on dépense ce qu'on rapporte, et ce n'est plus à l'année mais à la semaine ou au mois !
- Un autre médecin fait remarquer que dans ce film on montre un hôpital à taille humaine ou le directeur parle avec les personnels directement alors que dans les grosses structures hospitalières le directeur n'a souvent jamais entendu un soignant, il a autour de lui des cadres supèrieurs formés au "pas de vague" et payés pour dire que tout va bien. Il alerte sur la réforme des praticiens hospitaliers qui est en cours, où les médecins auront une prime à l'activité et à la rentabilité, avec une part de rémunération fixe et une prime prise sur les économies faites sur l'enveloppe de soins.
- Une formatrice explique pour répondre sur la pénurie de personnel, que dans les écoles de formation, le personnel manque donc on ne peut pas augmenter les quotas. Elle explique aussi que toutes les écoles para-médicales sont passées sous tutelle des régions avec tous les problèmes liés au financement que l'on soit dans une région riche ou non. Elle finit en complétant ce qui a été dit par les personnes précédentes : il n y a plus de patients, il y a des clients.
- Un médecin reprend la parole pour expliquer que les bureaucrates ont inventé des bases scientifiques pour réglementer leurs métiers. Ce qui peut être considéré comme étant de bon sens en gérant le trop de gestes ou pas assez, ne doit pas tomber dans l'excès de normes qui est subi aujourd'hui. Il y a une différence flagrante en ce sens entre la mèdecine aigüe et la mèdecine chronique où la dimension humaine est indispensable. Le système actuel aboutit à des abérrations telles qu'il vaut mieux être un mauvais mèdecin, la cote est meilleure. Un exemple donné et volontairement provocateur, dans les services pour diabétiques, l'éducation aux soins est primordiale, cette éducation au soin n'est pas coté par contre si elle n'est pas faite et que les gens vont en dialyse où sont amputés, le service gagne des points !!! Alerte aussi sur le fait que 30% des secteurs rentables de la chirurgie sont déjà transférés au privé.
- Une infirmière travaillant dans une clinique privée explique que ces patrons ont revendiqué la T2A au nom de l'égalité. Mais les privés ont des actionnaires derrière qui peuvent leur donner des moyens financiers et les médecins ont en plus des honoraires personnels.
- Un orthopédiste explique qu'effectivement petit à petit, tout ce qui rapporte ira au privé et le reste au public, on va aussi vers la privatisation du public. Il donne un exemple : un service de réanimation neuf créé avec trois fois huit lits, manque de personnel alors on ouvre deux fois huit lits, aujourd'hui ne pouvant répondre à la demande de soin, on passe une convention avec une clinique privée qui dispose de huit lits en réanimation...
- Un syndicaliste présent explique qu'il est difficile pour le personnel de faire grève pour ne pas abandonner les malades. Le personnel a beaucoup de mal en plus à prendre du temps pour des relations d'équipe à cause des 35h qui ont été mises en place sans embauche. On relève le précédent et c'est tout.
- Un homme qui travaille aux ressources humaines d'un hôpital témoigne de la souffrance du personnel qui culpabilise. Le manque de personnel implique qu'on les rappelle pendant les jours de repos et de vacances. Il constate ces dernières années une augmentation inquiétante du taux de suicides. Le travail du soignant augmente en terme de gestes techniques, la parole aux patients n'a aucune valeur, le patient est considéré à travers sa pathologie (avec un circuit de soin pré-determiné)... même dans le domaine psy on normalise ce qui est encore plus aberrant !
- Un intervenant pose le problème : "Veut on vraiment que tous les gens, quels qu'ils soient, puissent accéder aux soins ?"
- Une infirmière confirme que ce milieu souffre, il est cloisonné, stratifié ce qui ne favorise pas l'action.
- La formatrice revient sur le danger que la formation médicale faîte aujourd'hui dans le public passe au privé.
- Un mèdecin explique aussi qu'il faut arrêter de culpabiliser les patients comme c'est fait depuis des années (les médicaments, les arrêts de travail...) et affronter aussi le problème des laboratoires pharmaceutiques et du pouvoir dont ils disposent. Il exprime aussi avec les mesures en place la concurrence qui en découle entre les hôpitaux et entre les services dans les hôpitaux.
- Une institutrice alerte sur le fait que le combat pour le service public est un combat global car les attaques du libéralisme touchent aussi bien la poste, que l'éducation, que l'énergie ou la santé...
- Une infirmière du privé témoigne que les problèmes de suicide touchent aussi le milieu des cliniques.
- Une autre témoigne que lorsqu'elle a voulu déposer plainte pour harcèlement on lui a demandé si elle voulait de l'argent...
- Un artiste, recruté il y a quelques années pour s'occuper des interventions de divertissement des patients, et affecté à la Direction des Soins, a été affecté récemment au secteur "Management".
- Un des intervenant résume la difficulté des professionnels qui sont en sous-effectifs, n'ont aucune reconnaissance, ont des difficultés dans leurs tâches et surtout des difficultés pour faire ce qui a été leur motivation au départ pour leur travail : les activités afférentes aux soins qui sont petit à petit supprimées (accueil, sourire,...), le métier se déshumanise. On ne parle plus de mèdecin mais de "producteur de soins". Le directeur des ARH a le droit de fermer des services, de décider s'ils sont rentables ou non, de décider s'il faut faire appel au privé. Dans une structure non démocratique se décident des choix qui devraient être politiques. Les directeurs de pôle aussi qui regroupent plusieurs services, passent des contrats d'objectifs et quand ils sont étranglés, ce sont eux qui se retrouvent en situation de décider s'il faut fermer.
- Un infirmier explique que quand il rentre le soir, il ne se souvient que des bras des patients qu'il pique et des scopes. Il ne sait plus quelles têtes ils ont. Pas assez de monde pour le nombre de patients à accueillir. L'adminitration demande de la qualité tout en codifiant les actes. Il explique que la situation est telle qu'à force de mettre des lits en attente dans les couloirs et que la situation dure, un poste d'"infirmière de couloir" a été instauré dans le planning.
- Un des médecin reprend la parole pour dire qu'il faut arrêter avec le libéralisme, l'individualisme, la concurrence entre les gens. Les réponses doivent être collectives et il faut enfin dire qu'il va falloir dépenser de l'argent pour la santé ! Ca passe par l'augmentation des salaires. Il faut réagir au fait que l'industrie pharmaceutique nous grève le budget !
- Une patiente assure que le travail et le dévouement de ces professionnels est visible et demande comment, si les grèves sont difficiles à mettre en place, les patients peuvent aider les professionnels dans ce combat qui doit être mené ensemble pour un autre hôpital.
Quand on lui donne la parole, cette profession en souffrance a beaucoup à exprimer et à proposer concernant son travail. Construire un hôpital à dimension humaine, redonner priorité au service public... voilà des enjeux fondamentaux sur lesquels notre parti ne devra pas se tromper lors de l'élaboration de son projet.

Accueil du blog

Commentaires
1. Le vendredi 7 avril 2006 à 18:02, par Sébastien
2. Le dimanche 9 avril 2006 à 13:25, par Mathieu
3. Le dimanche 9 avril 2006 à 17:03, par Françoise Mesnard
4. Le lundi 10 avril 2006 à 13:17, par Bernard D
5. Le lundi 10 avril 2006 à 13:25, par Marc G
6. Le dimanche 21 mai 2006 à 16:10, par Jean-Philippe (médecin hospitalier)
7. Le vendredi 9 juin 2006 à 09:00, par stephane
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.