Parler sans savoir, agir sans comprendre : l’irresponsabilité que je refuse
Par Hervé Chneiweiss, mardi 5 septembre 2006 à 17:37 :: Recherche, sciences :: #69 :: rss
Tous les moyens semblent bons pour tenter de discréditer le choix voté par le CA de RM à Fouras de poursuivre la démarche initiée par Arnaud, et l’amalgame n’est pas le moindre. J’ai ainsi l’honneur d’avoir été récemment cité par Anne Bosser (que je ne connais pas), nouvelle égérie de Guy Birenbaum, sur le blog de ce dernier.
Anne Bosser part de l’expertise collective de l’Inserm sur les troubles de conduites de l’enfant pour en arriver à mettre en cause Tony Blair par quelques phrases générales que chacun lira selon son humeur puis évidemment mettre en cause Ségolène Royal après un petit coup de patte en ma direction. Attention, un dangereux sarkoziste se serait infiltré dans RM et en bon suppôt du scientisme débridé influence sournoisement notre courant et par ricochet la candidate à la candidature !
Et pourtant Anne Bosser reconnaît elle-même la qualité de notre démocratie interne : « Malgré les réticences (ou la frilosité ?) exprimées par Hervé Chneiweiss, membre de la Direction nationale chargé du groupe Santé-Recherche, également membre du comité d’éthique Ermes de l’Institut Inserm, le texte avait été jugé d’un grand intérêt politique par l’ensemble de la Direction et publié dans la Lettre de notre courant. Vous pouvez le consulter à cette adresse : http://www.renover-maintenant.org/IMG/pdf/LA_LETTRE_RM_03... (article p. 6 et 7) » .
Qu’ai-je donc fait ? J’ai osé rapporter l’essence des débats que nous avions eu au comité Ermes sur ce rapport de plus de 450 pages. J’ai osé dire que l’instrumentalisation de ce rapport par un ministre de l’intérieur en soif de justification de sa politique répressive ne valait pas jugement de valeur sur son contenu. J’ai attiré l’attention de la DN sur les conditions de l’expertise collective à l’Inserm. Appelé à débattre le Comité Ermes a d’abord voulu rappeler les bases de l’approche. Comme nous l’avons publié sur le site de l’Inserm « En instituant le processus d’ « Expertise collective», l’Inserm a apporté une contribution majeure à la demande sociale d’information et de conseil sur les problèmes bio-médicaux importants de notre temps. L’Inserm prolonge ainsi sa mission de recherche par une activité essentielle de diffusion des connaissances sur les implications collectives de la recherche. »
On demande souvent aux experts de formuler des recommandations sous une forme prescriptive, qui permettent d’emblée de prendre des décisions et qui donc se substituent au débat. Pourtant, le débat est sans doute la seule occasion pour la société de se familiariser avec la recherche, et de réfléchir à ses implications quant aux valeurs sur lesquelles nous fondons nos conduites, et pour la communauté scientifique, de prendre la mesure des résonances culturelles et sociales de son activité. C’est probablement la durée qui sépare un questionnement de la prise de décision qui permet véritablement de percevoir les enjeux. Et il me paraît essentiel que la collectivité puisse parvenir à une forme de réappropriation de la signification et des implications des avancées scientifiques. Aucune société ne peut durablement faire l’économie de l’exercice de la responsabilité, c’est-à-dire de l’obligation de choisir et d’assumer ses choix, sans courir le risque de refuser, un jour, d’adhérer à un avenir qui lui aura été imposé et qu’elle n’aura pas elle-même construit. On oublie souvent qu’on ne peut pas dissocier la notion de liberté de la notion de choix, ni la notion de choix de celle d’incertitude. Etre responsable, c’est choisir librement, à partir de la meilleure information possible, mais sans jamais pouvoir être sûr de l’avenir, et en acceptant la possibilité d’avoir, plus tard, à réviser ce choix.
Ce choix je l’ai fais après avoir lu le rapport en publiant dans Médecine/Sciences un excellent article d’Alain Erhenberg qui analyse sur le fond et de façon extrêmement critique le rapport (Med Sci (Paris). 2006 May;22(5):548-53.) après l’avoir fait sous forme plus résumée dans Libération.
Faire de la science comme de la politique, c’est refuser la confusion entre les faits et les valeurs. En établissant un catalogue de faits sans s’interroger sur la valeur scientifique de la question posée les experts de l’expertise collective, pas tous membres de l’Inserm, ont certainement commis une sérieuse erreur méthodologiques. Mais inversement qui oserait nier l’existence de troubles du comportement dès certaines phases précoces chez l’enfant ? Refuser de biologiser un problème social n’est pas refuser de le reconnaître ni refuser de le traiter, ni même dans certains cas très particuliers de reconnaître qu’il peut exister une composante biologique (génétique par exemple) à l'origine du trouble. Et plus encore, notre responsabilité politique est d’élaborer les stratégies sociales permettant à chaque enfant de se développer dans les meilleures conditions. Ici encore l’amalgame serait dramatique de refuser à l’enfant des soins ou de refuser à la famille une assistance parce qu’il faudrait nier l’existence du trouble.
Comme le souligne Jean-Claude Ameisen sur le site du comité Ermes : « Deux des difficultés auxquelles sont confrontées les Expertises collectives sont, d’une part, la nécessité de prendre un recul nécessaire au cours des méta-analyses de publications : des problèmes récents concernant les effets d’anti-dépresseurs et d’anti-inflammatoires ont souligné les limites que peuvent avoir certaines publications, y compris dans les meilleures revues scientifiques et médicales. D’autre part, il faut pouvoir résister à la tentation de traiter dans sa seule dimension biomédicale, sans la distance nécessaire, des problèmes complexes dont les dimensions culturelles, sociales, légales, écono- miques et politiques peuvent être considérables. Le risque, en appliquant à ces problèmes une grille de lecture unidimensionnelle, aussi rigoureuse soit-elle, est de favoriser ce que l’évolutionniste Stephen Jay Gould appelait une « mal-mesure » de l’homme. »
Sans réticence et sans frilosité je regarde la vie telle qu’elle est et je crois en la possibilité d’agir ainsi pour la rendre meilleure. C’est cette naïveté de chercheur et ce temps pour comprendre qui doivent nous permettre, sur les options clairement définies ensemble depuis plus de 4 ans, d’aider notre candidate à la candidature, notre Parti et notre pays à sortir du syndrome de l’impuissance chargée de culpabilité qui nous a tant coûté dans un passé encore récent.

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