"Marcher sur un socialiste porte bonheur"
Par Nicolas Vauthier, lundi 18 juin 2007 à 22:14 :: Après la présidentielle : le débat :: #118 :: rss
C’est chez les anciens gros fumeurs qu’on trouve les pires anti-fumeurs. Rien d’anormal donc, que ce soit chez les anciens gros bouffeurs de curetons qu’on trouve les pires moralisateurs. La gauche dans son ensemble, c’est devenu ça. : une espèce de nouvelle morale judéo-chrétienne où tu t’autoproclames le gentil et où tu passes ton temps à vouloir remettre les autres dans le droit chemin.
Le problème, lorsqu’on campe sur ce genre de position, c’est qu’on a pas droit à l’erreur (à la faute devrais-je dire pour rester dans le domaine des bondieuseries). Que les salauds de droite se comportent comme des salauds de droite, on ne peut pas complètement le leur reprocher, puisque justement, ce sont des salauds. Mais qu’un gentil moralisateur de gauche fasse un pet de travers, et là, c’est le scandale absolu. On a vu les dégâts, en termes d’image et de confiance, auxquels ce genre de manichéisme conduisait durant la dernière campagne présidentielle. Sarko salaud truande l’impôt ? Pas de bobo puisque c’est un salaud. Il en serait presque rigolo. Mais que sainte Ségo ne soit pas si immaculée que ça de l’ISF et là, c’est direct le bûcher. C’est injuste ? Pas tant que ça si on admet que c’est la gauche elle-même qui en distribuant les bons et les mauvais points (tous les bons pour elle et tous les mauvais pour les autres) a généré elle-même une situation dont il lui est désormais impossible de sortir sans se renier.
Pourquoi aime-t-on autant les salauds ? A cause du contraste entre ce qu’ils ont l’air d’être et ce qu’on suppose d’eux : qu’ils sont d’abord des êtres humains, et qu’ils ont aussi des joies et des peines, comme n’importe qui. Et pour la même raison, les tenants de la morale « vraie » nous sont antipathiques parce que là aussi, nous savons qu’ils sont humains, et qu’il est tout bonnement surhumain de pouvoir, en toutes circonstances, régler sa conduite sur ses idées, et qu’à partir de là, ils feraient mieux de nous les servir un ton en dessous, leurs idées et leur morale.
A trop avoir voulu tirer sur cette corde du manichéisme, la gauche, au nom d’une prétendue morale politique ne fait plus de politique et ne fait que de la morale. Autant dire qu’elle fait suer tout le monde, à commencer, et ce n’est pas un de ses moindres paradoxes, par ceux qui votent pour elle et qui sont justement les plus méfiants face aux discours moraux ou moralisateurs. Pourtant, ça fait plus de trois décennies que l’accordéoniste Valéry Nostradamus d’Estaing l’avait sentencieusement prophétisé à l’ami de René Bousquet: « Vous n’avez pas le monopole du cœur ». Sur le coup, l’autre en a perdu les pédales et l’élection. Mais par la suite, il a su s’en souvenir. De toute façon, un type né à Jarnac, c’était déjà tout un programme… Un programme qui a permis à la gauche d’accéder enfin au pouvoir. Un type incarnant plutôt le Mal (l’Algérie, Vichy) et qui fait triompher de vraies idées du Bien (l’abolition de la peine de mort) : finalement Mitterand, c’était un peu Dark Wador (même s’il avait plutôt le gabarit du vénérable Yoda). Tout ça pour dire qu’on était assez loin d’une image simpliste entre les bons d’un côté et les mauvais de l’autre.
Non seulement la gauche n’a pas le monopole du cœur, mais elle n’a même pas le monopole de la gauche, comme nous le rappelle sans cesse le moindre gugusse d’extrême gauche qui se pose toujours comme plus à gauche que toi et qui, comme par hasard, te fait… la morale. Ça laisse songeur, hein ?… Et lorsque je nous vois tous spéculer sur les raisons de la désertion de l’électorat, je m’étonne que celle-ci ne soit presque jamais mise en avant : cette putain de morale dans laquelle personne ne peut se reconnaître, pas plus qu’elle ne peut humainement être incarnée par qui que ce soit. Pourquoi l’abbé Pierre a-t-il bénéficié pendant près d’un demi siècle d’une telle aura auprès des français ? Parce que l’image morale qu’il véhiculait était fragile, humaine, sans dogmatisme. Rien à voir avec les statues du Commandeur bien droites dans leurs baskets des dirigeants de gauche qui la ramène sans cesse. Sans parler de la méthode Coué des tracts informatiques qu’on reçoit à longueur de journée. « La gauche qui agit » : arrêtez de me faire rire, j’ai les lèvres gercées. « La gauche qui protège » : le PS a-t-il décidé de devenir un préservatif pour que les français puissent se faire mettre sans danger par la droite ? Je sais, je sais, la vulgarité gratuite dessert mon propos, mais sans doute n’ai-je pas assez de moralité pour être un bon socialiste.
A droite, on n’a pas de problème pour incarner la droite : la mise en avant de la réussite individuelle et de l’augmentation du pouvoir d’achat (Ah ! Le pouvoir d’achat : en voilà un pouvoir qu’il est beau !), ce sont des rôles plutôt plaisants à tenir. Incarner la gauche en revanche, dans cette image d’Epinal du Bien contre le Mal qu’on nous sert en boucle, c’est un sacerdoce, quasiment une ascèse. Autant dire « mission impossible » et se vouer en plus aux gémonies au moindre faux-pas. N’importe quel dirigeant de droite peut sans difficulté incarner la droite. Le problème, c’est que n’importe quel dirigeant de gauche incarne aussi, au quotidien, plutôt la droite que la gauche. Notamment au PS qui est de plus en plus, comme le rappelait Thierry Gitton dans son texte « La gauche est gauche et la droite est adroite », un nid de bobos et des nantis. Qu’est-ce qu’un nanti ? Pas spécialement un homme ou une femme qui croule sous le fric. Un nanti, c’est simplement quelqu’un qui est en capacité matérielle et intellectuelle de se projeter dans l’avenir. Qui peut aussi y projeter ses enfants, sans que ce soit un fantasme ou un cauchemar. Quelqu’un qui peut, par exemple, aller faire ses courses de la semaine sans avoir à recompter trois fois l’argent qui lui reste sur son compte avant de sortir de chez lui. Qui peut même acheter, pour changer, la boîte de petits pois la plus chère alors que d’habitude il prend celle en promo, sans que ce soit une cata. Bref, un nanti, c’est quelqu’un qui a les moyens et la liberté de pouvoir se faire plaisir.
Et si c’était ça, le vrai combat de la gauche du XXIème siècle ? Nous, les nantis de gauche, nous avons la liberté, et le pouvoir d’en jouir. Pourquoi est-ce que nous ne proposerions pas de partager cela, plutôt que des foutaises comme la « valeur » travail et son fameux « travailler plus pour mourir plus jeune » ?
La droite est nulle en liberté et en plaisir. Parce qu’il lui en faut toujours plus, parce qu’elle ne sait pas s’arrêter. Parce qu’elle défend la notion de mérite, qui suppose que la joie ne vient que dans la douleur. Regardez notre bon président de droite : comme il doit s’agiter dans tous les sens ! Comme il doit en suer sang et eau dans son short de jogger pour la mériter sa présidence. Il y est pourtant arrivé. Il pourrait faire une pause. Il pourrait jouir de l’instant présent. Mais non, c’est ça la vraie droite libérale : toujours plus. Jamais satisfaite. Tout le monde en mouvement, et le soir, bien épuisé, pour ne plus penser à rien. Pour ne même pas penser à quel point est vaine cette agitation.
Pas étonnant dans une telle vision du monde qu’un des pires ennemis déclarés de cette droite soit « l’esprit de mai 1968 ». Une de ces minuscules parenthèses dans toute l’histoire du monde moderne, une de ces quelques semaines depuis le début du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui, où on s’est dit : « On arrête tout et on réfléchit ». Ce fameux An 01 rêvé par Gébé. Réfléchir plutôt que produire, et si l’on produit, ne produire que ce dont on a besoin : le cauchemar de la droite. Ramener cette prétendue utopie à 2007 est un véritable combat, qui s’inscrit dans une réflexion profonde sur l’évolution du monde en général et de notre pays en particulier. Car derrière, ce sont les notions cruciales de décroissance, d’environnement, de liberté, de partage du travail (y compris à l’échelle mondiale) qui sont en jeu. Un chantier immense, éminemment politique, assez amoral, entièrement tourné vers l’avenir, et qui est par essence de gauche.
Entre un Fabius qui fait semblant de croire que l’avenir est dans le passé d’une gauche stérile, et d’ailleurs morte depuis des lustres; un Strauss-Kahn qui fait semblant de croire que l’avenir est dans une droite qui fera périr la planète à peine plus lentement que ne le fera la droite actuelle ; et une Royal qui rime avec morale ; bref, entre ces trois comiques troupiers, toujours en retard d’un train sur une droite dont ils font le jeu, il serait peut-être temps pour la gauche de se déployer sur cet espace peu ou pas occupé.
Il y a là matière à construire un véritable projet politique, réellement novateur, et tellement sérieux et crédible que la droite s’en emparera sans doute un jour.
Comme ça, ce sera la droite qui deviendra de gauche. Pour changer un peu…
Nicolas VAUTHIER
Fouteur de bazar propre sur lui
Le titre de ce billet est tiré d’une bande dessinée de 1984 de Vuillemin et Berroyer et intitulée “Raoul Teigneux contre les Druzes” (pour ceux qui l’ont –c’est à dire pas grand monde, je suppose- c’est un graffiti sur un mur de la dernière case page 15).

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Commentaires
1. Le mercredi 20 juin 2007 à 11:48, par Isabelle
2. Le mercredi 20 juin 2007 à 22:40, par Marc Quentel
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